Quand les scientifiques se mêlent de politique

Faut-il que les scientifiques participent au débat politique ? En ces temps d'élections municipales, la question se pose. Je ne parle pas ici des chercheurs qui se présentent sur telle ou telle liste électorale, mais de ceux qui, en tant que scientifiques, souhaitent s’impliquer dans les débats citoyens.

 

Certains seront prompts à dénoncer un mélange des genres, et soutiendront que les scientifiques doivent rester neutres, ne surtout pas sortir de leur domaine de recherche, et que leur engagement politique doit rester secret.

 

Pourtant, si l’on regarde l’histoire des sciences, on s'aperçoit qu'à d'autres époques, les scientifiques ont été beaucoup plus impliqués dans la politique. Ainsi, le physicien Paul Langevin était pacifiste, président de la Ligue des droits de l’Homme, et lutta pour les mutins de la mer Noire et contre le fascisme et le nazisme. Son engagement politique ne l’empêcha pas d’être un grand scientifique et un grand vulgarisateur.

 

De même, Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de chimie en 1935 avec sa femme Irène, lança en 1950 l’appel de Stockholm pour l’interdiction de la bombe atomique, ce qui lui coûtera son poste de haut commissaire au CEA.

 

N'oublions pas Einstein, bien sûr, qui écrivit au président Eisenhower sur le danger que l’Allemagne nazie accède à l’arme nucléaire. Cette lettre fut probablement  à l’origine du projet Manhattan aux Etats-Unis, qui se conclut par les bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Einstein s'est constamment mobilisé politiquement, pour le pacifisme, puis contre le nazisme, et enfin contre les armes nucléaires, comme le montre ce film (voir par exemple à 28min15, et 44min42).

 

 

Aujourd’hui, les chercheurs s’engageant dans le débat politique sont beaucoup plus rares. Est-ce dû aux circonstances, moins périlleuses que pendant les deux guerres mondiales ? Ou bien les scientifiques sont-ils devenus plus frileux sur ce sujet ? Faut-il encourager les chercheurs à sortir de leurs laboratoires, ou au contraire doivent-ils rester éloignés de toute polémique ?

J’attends vos avis avec impatience !

 

Cécile Michaut

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Commentaires : 12
  • #1

    Pascal Lapointe (dimanche, 13 avril 2014 16:12)

    Je viens tout juste de découvrir votre invitation. Coïncidence, trois organismes québécois, qui ont récemment lancé une plateforme (expérimentale) de discussion en science, avaient ces dernières semaines une question similaire à la vôtre, à l'occasion des élections québécoises: http://www.escarmouches.ca/debat/parler-de-science-dans-une-election-une-utopie

  • #2

    Pascal Lapointe (mardi, 15 avril 2014 16:56)

    Pour répondre plus directement à votre question, je vais émettre une hypothèse: ce qui a changé par rapport à l'époque des Einstein et Curie pourrait-il être la spécialisation? La pression à se spécialiser de plus en plus (qui implique une pression à lire de plus en plus et à produire de plus en plus pour des cercles de plus en plus étroits) aurait-elle pu rendre les scientifiques plus frileux face à une "implication" hors de leur zone de confort?

  • #3

    Cécile Michaut (mardi, 15 avril 2014 19:07)

    Peut-être. En même temps, Einstein n'était pas spécialiste des réactions nucléaires. Je me demande si ce n'est pas davantage lié à une méfiance accrue envers les questions politiques et les idéologies, d'où une tendance à se replier vers la science qui serait plus rationnelle et rassurante.

  • #4

    DM (mardi, 29 avril 2014 17:33)

    cf par exemple http://david.monniaux.free.fr/dotclear/index.php/post/2014/04/23/Les-limites-de-l-argument-d-autorit%C3%A9-des-enseignants

    1) Quelle expertise?

    Pour un scientifique, parler de questions de société c'est s'exposer à parler de ce qu'il ne connaît pas en se réclamant d'une position universitaire, c'est-à-dire d'une position d'expert.

    On ne voit par exemple pas très bien ce qu'un chercheur en physique, mathématiques ou informatique peut dire, de part sa fonction, sur la guerre d'Irak, par exemple.

    2) Droits moraux

    Un sociologue peut s'exprimer sur l'état de la société à titre d'expert. À partir du moment où il s'exprime sur l'état vers lequel il aimerait voir la société évoluer, il forme des vœux politiques, pour lesquels il n'a pas plus de droit que tout autre citoyen.

    3) Scientisme

    On trouve régulièrement des gens qui, excipant d'une compétence dans un domaine spécialisé, prétendent résoudre des problèmes d'autres disciplines voire des problèmes de société. Souvent, ce qu'ils étudient ou résolvent est un modèle très simplifié qui passe à côté des vrais enjeux.

  • #5

    Cécile Michaut (mardi, 29 avril 2014 17:41)

    - Quelle expertise ? dans les exemples que je donne dans l'article, il me semble que les scientifiques avaient une certaine expertise pour parler de politique. F. Jolliot a une crédibilité contre la prolifération nucléaire, par exemple. Avoir une expertise, ce n'est pas uniquement parler de son sujet restreint de recherche. Mais il faut avoir réfléchi aux conséquences des recherches dans son domaine, avoir un peu "levé le nez du guidon".
    - il n'a pas plus de droits que tout autre citoyen, mais pas moins non plus à s'exprimer. La liberté d'expression est la norme, les restrictions à ces libertés sont l'exception et doivent être justifiés. Et lorsqu'un scientifique s'exprime, pourquoi devrait-il mettre dans sa poche son état de scientifique et s'exprimer "en tant que simple citoyen" ? Son état de scientifique fait partie de lui, il peut se revendiquer comme tel.
    - le scientisme se retrouve aussi (surtout ?) lorsqu'un scientifique se cantonne à son propre domaine. C'est plus un état d'esprit, une croyance, que quelque chose lié à la compétence.

  • #6

    DM (mardi, 29 avril 2014 19:30)

    @Cécile Michaut:

    Il y a quelques années, je me suis retrouvé invité dans des débats sur la loi DADVSI, où il s'agissait de réglementer Internet. On m'a sèchement fait remarquer que s'agissant d'une loi destinée à soutenir les industries culturelles, les problèmes informatiques étaient hors sujet.

    Il y a quelques années, j'ai été consulté sur la fiabilité, la sûreté et la sécurité des ordinateurs de vote pour les élections politiques. J'ai dit qu'il fallait se préoccuper du modèle de l'attaquant, et pas seulement être obnubilé par le "pirate" agissant de l'extérieur : par exemple, que penser du fait que les machines sont sous la garde des mairies, alors que les élus locaux ont potentiellement avantage à fausser le résultat. On m'a sèchement fait remarquer que je lisais trop le Canard enchaîné et que je devrais m'en tenir à des problèmes strictement techniques.

    Plus récemment, j'ai voulu intervenir sur le débat sur l'anglais à l'université. J'ai reçu un mail hostile d'un député, mail immontrable tellement on se demande si son auteur était ivre au moment de sa rédaction.

    Enfin, j'ai tenu sur mon blog diverses considérations sur la connaissance, Wikipédia, l'Internet etc. qui m'ont valu des diffamations répétées, auxquelles j'ai dû mettre fin par des poursuites judiciaires.

    Rappelons enfin que le discours scientifique est posé et peut devoir nécessiter un certain temps pour être compris, tandis que le discours politique est souvent dans l'émotionnel, la petite phrase, les fausses évidences.

    J'en conclus que, pour le scientifique moyen, il y a plus de temps à perdre et de coups à prendre qu'autre chose.

  • #7

    DM (mardi, 29 avril 2014 19:39)

    Le scientisme se manifeste notamment quand des gens qui ont travaillé sur un domaine prétendent que ces connaissances leurs donnent des compétences sur les sujets sociétaux liés à ce domaine, ou sur des domaines scientifiques qu'ils ont superficiellement étudiés.

    On trouve ainsi des juristes qui s'expriment sur la psychologie enfantine, sous prétexte que le mariage pour tous est un problème de droit; sauf qu'être professeur de droit commercial ne donne pas de compétence pour savoir ce qu'est l'intérêt des enfants.
    Ou encore, on trouve des géochimistes pour parler réchauffement climatique. Ou des mathématiciens pour nier les chronologies historiques.

    Un cas particulièrement pernicieux est celui de ceux qui prétendent appliquer à la réalité des constats obtenus sur des modèles théoriques, dont ils n'ont pas forcément vérifié l'adéquation. Il semble qu'un des axes du récent best-seller de T. Piketty est qu'une bonne partie des écononomistes travaillent sur des modèles théoriques sans s'astreindre au rapport à la réalité auquel s'astreignent chimistes, physiciens etc., sans se gêner cependant pour énoncer des recommandations politiques.

  • #8

    Cécile Michaut (mardi, 29 avril 2014 20:11)

    Sur votre post de 19h30 : bravo d'avoir tenté d'intervenir sur des sujets politico-techniques que vous connaissiez. Vous avez bien fait, même si, visiblement, vous avez été sèchement rembarré. Bien sûr qu'il y a "plus de temps à perdre et de coups à prendre qu'autre chose". Frédéric Jolliot, lui, y a perdu son poste d'administrateur général du CEA. Néanmoins, ça fait partie, me semble-t-il, du rôle du scientifique.

    Sur votre post de 19h39 : Le scientisme se manifeste aussi en restant dans sa discipline. C'est le cas par exemple lorsque des généticiens tentent de tout expliquer par la génétique (ah, le fameux gène de la violence, ou de l'homosexualité, cherché par tant de généticiens !).
    C'est pourquoi je maintiens que le scientisme est plus une question d'état d'esprit qu'une question de sortir ou non de sa discipline. Le géochimiste dont vous parlez, par exemple, est surtout connu pour sa mauvaise foi et son autoritarisme, pas par son éthique !

  • #9

    DM (mardi, 29 avril 2014 20:16)

    Oui, une manifestation du scientisme est de considérer que quand on a un marteau (un sujet d'étude, un modèle théorique, une approche...) tout est un clou. Le généticien tente de tout expliquer par la génétique (il est vrai qu'il y est encouragé par les financements, par les médias populaire, etc.). Le mathématicien tente d'appliquer la logique au droit. Etc.

  • #10

    DM (mardi, 29 avril 2014 20:28)

    Un autre problème de l'engagement politique, ou de la simple préconisation d'actions sur la société : le scientifique est alors soupçonné de biaiser ses constats scientifiques pour promouvoir telle ou telle vision de la société.

    Certains conservateurs américains accusent ainsi les écologistes et scientifiques qui parlent du réchauffement climatique de vouloir en fait un prétexte pour promouvoir l'étatisme.

    On peut rejeter ceci comme un délire de conservateurs américains, mais nous trouverons le même genre de critiques à gauche en France, sur le fait que derrière le discours apparemment neutre il y a une idéologie techniciste qui promeut telle ou telle vision de la société.

  • #11

    scienceetpartage (mercredi, 30 avril 2014 08:07)

    En effet, le scientifique qui s'engage politiquement peut être soupçonné d'être moins objectif dans ses recherches.
    Reste à savoir si c'est plus nocif que de ne rien dire (hormis dans ses publications scientifiques), par exemple sur le climat.

  • #12

    durand (mardi, 30 décembre 2014 21:32)

    que des chercheurs s'engagent ds des débats politiques me semble logique ; tout mode politique devrait s'élever sur de bons diagnostics (importance des philosophes par ex.) par ailleurs convaincue que nos maux relèvent de notre condition terrestre incompatible avec l' expansion humaine cancérigène il me semble que seuls des chercheurs pourront élever par des technologies de haut niveau le salut du vivant mais ce ne sera pas sans accords politiques soutenus par une économie saine. UNE TABLE RONDE INTERNATIONALE AU SUJET DE L'AVENIR DU VIVANT ME SEMBLE PLUS QU'URGENTE (jamais aucune génération s'est retrouvée face à un tel défit environnemental(conditionnel); il nous faudra regarder l'avenir sous une toute autre forme que ce qui s'est fait jusqu'à présent; il en va du salut du vivant et bien être des générations futures )